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 Lyon archive les gays - Mémoire

Mémoire

Lyon archive les gays

Michel Chomarat a créé, à Lyon, le plus important centre français de ressources documentaires gay et lesbiennes. Il explique sa démarche et revient sur l’échec dramatique du projet de centre d’archives LGBT parisien.

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Lyon archive les gays
Mémoire

Mis en ligne le 30/08/2007

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Militant gay important, passionné d’archives et d’histoire(s), Michel Chomarat a réussi un incroyable pari : créer le premier centre de ressources documentaires gay et lesbiennes hébergé par une institution publique. C’est la Bibliothèque municipale de Lyon (une véritable institution) qui accueille depuis 2005 cette collection unique en France. Unique aussi est la démarche de Lyon, première ville en France a avoir investi avec "lisibilité" comme le dit Michel Chomorat et intelligence dans le champ des Gay and Lesbian Studies et plus largement de la Mémoire LGBT. La réussite spectaculaire de ce projet tranche douloureusement avec le capotage en règle du projet de centres d’archives de Paris. A la faveur de la publication d’un superbe album "Follement gay !" consacré à l’homosexualité dans les collections de la Bibliothèque de Lyon, "Illico" a choisi d’interviewer le maître d’œuvre de ce projet, un des rares hérauts (héros ?) de notre mémoire : Michel Chomarat.

> L'interview



Depuis quand vous intéressez-vous à la mémoire gay et lesbienne ?


En tant que militant gay, j’ai toujours archivé les nombreux événements auxquels j’ai été confronté comme l’affaire du Manhattan à Paris en 1977 [la police avait alors investi une des premières backrooms de l’époque] et les procès qui ont suivi, la création en 1981 du GLH [Groupe de Libération Homosexuelle] à Lyon, la mort de Pierre Jeancard en 1981 [l’auteur du mythique livre SM gay "La cravache" ], mais c’est l’apparition du sida et la brutale disparition de la plupart de mes amis qui m’ont fait prendre conscience que si je devais leur survivre, je leur restituerai publiquement, tôt ou tard, leur mémoire… J’ai aussi pris conscience très tôt que lorsque l’on fait partie d’une minorité, on est nécessairement dans une forme de sursis et que l’on se doit de laisser les traces de cette histoire aux générations futures.

Comment expliquez-vous le peu d’intérêt des gays et des lesbiennes pour la conservation de cette mémoire ?
Je comprends, notamment chez les plus jeunes, le peu d’intérêt pour les questions de mémoire et d’histoire des gays et des lesbiennes car tout cela est quand même assez tragique et ils veulent tourner la page, pensant que tout ce qui a été acquis ces dernières années ne sera jamais remis en cause…
Je pense qu’ils se trompent totalement car l’histoire n’a jamais été linéaire. Elle est faite, en permanence, d’avancées et de reculs. A ce
titre, la récente déclaration des plus hauts responsables religieux lyonnais contre le mariage et l’homoparentalité est un signe qui doit nous inciter à la plus extrême vigilance. Malgré tout, certaines avancées sont à noter comme l’appropriation de ces thèmes par de jeunes universitaires courageux qui n’hésitent pas à bousculer les habitudes frileuses de l’université française totalement absente sur ces thématiques contrairement aux anglo-saxons.

Quels sont les enjeux de la sauvegarde de cette mémoire et qu’avez-vous mis en place dans ce domaine ?

La mémoire LGBT est extrêmement fragile, elle est en cours de construction. Les militants des années 70-80 qui ont survécu au sida, au suicide, aux discriminations de toutes sortes, épuisés par des luttes incessantes, se sont peu inquiétés de leur propre archivage. Les institutions publiques encore moins. Il y avait urgence et en ce début de XXIe siècle où nous sommes un peu moins dans l’urgence, nous pouvons enfin réfléchir à ce que nous avons vécu et le mettre en perspective. Aujourd’hui, nous devons être de véritables collecteurs de mémoire afin de constituer les bases de cette histoire en cours d’élaboration.

Vous avez réussi à créer l’unique centre de ressources documentaires gays et lesbiennes en activité en France. Comment cela s’est-il déroulé ?

Ayant déposé en 1992, mes différentes collections à la bibliothèque municipale de Lyon et étant depuis 2001 le chargé de mission "Mémoire" de la Ville de Lyon, il m’a été facile de convaincre le maire, Gérard Collomb (PS) de l’intérêt de la création en France du premier centre de ressources documentaires gays et lesbiennes dans un espace public. Nous avons choisi la date symbolique du 17 Mai 2005, Journée mondiale de lutte contre l’homophobie, pour annoncer officiellement la création de ce centre car au-delà du geste de commémorer, nous souhaitions nous inscrire vraiment dans la durée.

Quels étaient vos critères pour la mise en place de cette structure ?

On doit d’abord partir d’une collection qui existe, lister ses manques comme ses points forts et envisager ensuite quelle institution publique (bibliothèque, archives, musée) pourra l’accueillir et la développer dans le temps. C’est au politique d’assumer cette volonté en collaboration avec les professionnels de l’archive et du livre. Ce n’est pas aux associations ou à de brillantes individualités de se substituer à la volonté politique qui agit, dois-je le rappeler, par délégation du peuple, au nom de la République. Ce discours a le mérite de contrer ceux qui disent ou écrivent que nous encourageons le communautarisme. C’est le contraire car celui-ci se nourrit d’abord quand certains groupes ou communautés ne sont pas représentés dans l’espace public, et de fait se sentent exclus ou marginalisés. Ils ont alors tendance à créer eux-mêmes ces espaces de mémoire comme c’est le cas pour la plupart des centres de ressources LGBT dans le monde, qui sont le produit d’initiatives privées (particuliers, associations, fondations, etc…). Lyon est devenue la troisième ville, après San Francisco et New York, à avoir inclus cette démarche dans une bibliothèque publique, ouverte à tous sans aucune restriction, et bénéficiant d’une logistique considérable (site sur le net, catalogage normalisé, journal d’information, enregistrement vidéo des conférences, numérisation des documents, etc…).

Chaque année, vous organisez des Assises de la Mémoire gay et lesbienne. Quel est l’objectif de cette manifestation et quel soutien vous apporte la Ville ?

Les Assises sont un rendez-vous, chaque année au mois de Mars, depuis 2002, afin d’échanger et de se ressourcer avec les meilleurs spécialistes d’un sujet. Ainsi, nous avons abordé successivement les lieux de mémoire et l’histoire LGBT, les gays et les lesbiennes en Chine, la déportation des homosexuels, la visibilité historique des transgenres et cette année, "Lesbienne mon amour !". La Ville de Lyon finance la publication des actes, à ce jour quatre volumes ont été publiés, et la Bibliothèque prend en charge complètement le séjour de chacun des participants.

Comment a été accueilli la création du centre de ressources documentaires gays et lesbiennes à Lyon ?

La Ville de Lyon est comme la plupart des grandes villes européennes confrontée à des enjeux urbains. L’accueil et la lisibilité de la population LGBT dans la ville font partie de ces enjeux qui constituent le curseur de la modernité. Les Lyonnais ne s’y sont pas trompés en plébiscitant l’exposition "Follement Gay !" qui présentait à la Bibliothèque municipale une première sélection des documents conservés. Près de 20 000 visiteurs sont venus et nous n’avons eu, dans le livre d’or, que très peu de propos homophobes. Par contre, de très nombreux témoignages, souvent fort émouvants, ont salué cette démarche qualifiée comme courageuse et salutaire. Certains se sont même demandé pourquoi on avait attendu aussi longtemps pour organiser une telle manifestation !

Comment expliquez-vous l’échec du projet parisien de création d’un centre d’archives ?

Si on se réfère à "mes fondamentaux", je crois que l’erreur principale au départ a été de confier une réflexion à des non-professionnels. Archiver comme écrire l’histoire sont des métiers qui impliquent une expérience. On ne peut pas être uniquement dans l’affect et si nous sommes encore dans une période transitoire où ce sont essentiellement des gays et des lesbiennes qui traitent, souvent en militants, des questions de mémoire, je crois que ces sujets devront être traités ensuite par des spécialistes en dehors de toute appartenance sexuelle. L’échec de Paris est d’autant plus étonnant que des collections importantes existent comme celles de l’Académie Gay et Lesbienne, il aurait fallu négocier avec leurs responsables pour envisager un dépôt dans une institution publique en région parisienne. Je ne vois pas pourquoi ce qui a réussi à Lyon devrait obligatoirement échouer à Paris !

Propos recueillis par Jean-François Laforgerie

> Collection : Follement gay !

C’est un épatant ouvrage qu’a dirigé Michel Chomorat, celui consacré à une exposition, dont il a été commissaire, présentant quelques unes des pièces étonnantes qui composent la collection LGBT de la Bibliothèque de Lyon.

Documents rares comme cette gravure, "la tentation du bosquet" du début du XIXème siècle, ou cette carte postale homophobe de 1900, textes intelligents et érudits font de cet ouvrage un document incontournable pour qui
s’intéresse à notre mémoire ou compte en découvrir ses aspects les plus inattendus, les plus anciens comme les plus contemporains. Un must.

"Follement gay ! L’homosexualité dans les collections de la Bibliothèque de Lyon". Collection Mémoire active. Ed. Bibliothèque municipale de Lyon. 25 euros.

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